Agir avec les peuples oubliés ICRA International

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Prendre ses distances

Sur la piste des derniers Indiens « non contactés ». Où l’on découvre que l’isolement est lié aux grandes épidémies, mais aussi au besoin d’échapper à un modèle de société aujourd’hui à bout de souffle.

Alors que l’épidémie de coronavirus paralyse la moitié de la planète et que la distanciation sociale est devenue le mot d’ordre général, il est intéressant de se pencher sur le destin de ces peuples qui ont mis une distance maximum entre eux et nous, qui vivent à l’écart de tout, dans des forêts impénétrables ou sur des îles désertes, loin de ce que l’on appelle le monde moderne et constitue notre civilisation. Aujourd’hui, je les observe du haut de mon ordinateur ; je ne les ai jamais rencontrés, mais il m’est parfois arrivé de m’approcher de leur espace de vie, dans des régions reculées de l’Amazonie péruvienne.

La plupart vivent de part et d’autre de la frontière qui sépare le Brésil de ses voisins du bassin amazonien. Personne n’est d’accord sur leur nombre. Certains les appellent « peuples isolés », d’autres « non contactés ». Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont jamais entrés en contact avec le monde extérieur. Ils en ont une lointaine connaissance, ils voient parfois des aéronefs laisser un sillage blanc dans le ciel, et je me suis toujours demandé qu’elles représentations imaginaires ils avaient de notre monde à nous. Ils ont des contacts sporadiques avec les organismes officiels sensés veiller sur eux. Mais ils ont fait le choix, à un moment donné de leur histoire, de fuir le plus loin possible d’une civilisation qui ne leur avait apporté que mort et destruction. A l’origine de cet isolement volontaire, on trouve bien entendu la maladie, mais aussi le souvenir d’une exploitation féroce, au tournant du XIXème et du XXème siècle, dans les marges d’une économie-monde où toutes les cruautés étaient possibles, et peut-être pour certains, la mémoire longue d’une hécatombe, vécue aux premiers temps de la conquête espagnole, et transmise de génération en génération.

Pendant des décennies, Sidney Possuelo a travaillé pour la FUNAI, l’agence fédérale brésilienne en charge de la politique indigène, au sein d’une unité spéciale dont la mission est d’établir le premier contact avec les populations isolées. Mais auparavant, il était sertaniste, une sorte d’explorateur payé par la dictature militaire dans les années 70 pour déloger les tribus indiennes situées sur le tracé des routes trans-amazoniennnes. Dans une interview à la revue Science, il se souvient de la mortalité considérable provoquée par ces premières rencontres. Les populations tout juste contactées n’avaient aucune immunité face aux maladies transportées par les étrangers, et des virus comme celui de la grippe « faisaient l’effet d’un kamikaze qui se serait introduit dans un village en catimini », rappelle-t-il. Dans certains groupes, la maladie tuait de 50 à 90 % de la population. Marqué par cette expérience, Possuelo s’est engagé à la FUNAI, où il a dessiné un plan d’action pour éviter l’extinction totale des tribus isolées. L’agence a fait le choix d’une politique de non contact. Il fallait préserver ces populations de toute interaction non voulue avec le monde extérieur, et si des rencontres intempestives avec des chercheurs d’or, des forestiers ou des missionnaires, les mettaient en danger, prendre des mesures d’urgence. C’est la politique qui a été menée jusqu’à présent par le Brésil, et qui a été suivie par les pays voisins de l’Amazonie.

Parfois, il suffit d’un seul objet, laissé par un visiteur de passage, pour contaminer une tribu entière. Sur les bords du rio Curanja, au Pérou, vit Marcelino Cecilio Pinedo, un ancien de la tribu des Kashinawa. Enfant dans les années 50, il a grandi dans un groupe qui n’avait jamais vu l’homme blanc. Il se souvient très bien de sa première rencontre, au détour d’un sentier, avec un individu tout habillé, alors que lui se baladait tout nu. Terrorisée, sa mère l’a pris dans ses bras et s’est enfuie vers le village, raconte Marcelino. Plus tard, l’individu est revenu. C’était un anthropologue allemand. Il a passé une nuit au village et il a laissé un collier en os de poisson en guise de cadeau. Deux semaines après, les membres de son groupe sont tombés malades. Mal de gorge et fièvre de tapir. Marcelino estime à 200 le nombre de morts. La tribu s’est dispersée. Même s’il ne la regrette pas, il garde encore en mémoire sa vie d’avant, la grande case où il vivait avec une douzaine de familles, le jardin potager qui donnait largement de quoi se nourrir, et les jeux avec les enfants des villages voisins. Il a suffi d’un simple collier pour que tout cela s’évanouisse…
Texte et illustration : François Badaire