Agir avec les peuples oubliés ICRA International

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Mission d'ICRA chez les communautés Baka, Bakola et Bagyeli

Cette mission qui s’est déroulée durant ce mois de mars avait pour objectifs d’aller à la rencontre des communautés pygmées Baka, Bakola et Bagyeli de la forêt équatoriale au sud du Cameroun afin de se rendre compte de la situation actuelle de ces communautés forestières impactées notamment par la déforestation, les plantations de palmiers à huile et d’hévéa et le passage du pipeline venant du Tchad voisin et traversant la forêt jusqu’à Kribi sur la côté ouest du Cameroun.

Pour les Baka, la forêt, c'est la vie.
Les Baka peuplent les forêts de l’est et du sud-est camerounais. Les routes de cette région sont le plus souvent des pistes en terre mais certains tronçons sont en cours d’élargissement et préparés à recevoir un revêtement bitumé. La plupart des concessions ont été octroyées à des sociétés chinoises en échange dit-on de concessions forestières. Même si la déforestation des zones forestières du bassin du Congo n’a rien à voir avec celle observée en Asie du sud-est et surtout dans le bassin amazonien, il est à noter que depuis quelques années elle est en forte progression. Les nombreux grumiers croisés durant les trois semaines de notre séjour semble en attester. La forêt des Baka semble cependant encore relativement préservée, la forêt y est dense et les grands arbres tels les moabis dominent encore une canopée à perte de vue.  
Les Baka vivent dans de petits villages ou campements plus ou moins temporaires, plus ou moins éloignés de la piste. Les plus grands villages comme Assoumindélé possèdent de nombreuses maisons en dur, en poto poto, constituées d’une ossature en bois dur et en bambou complétée de terre. Les mongoulou, les huttes traditionnelles baka, constituée de branchages et de feuilles ne sont jamais loin. 
Pendant les périodes de chasse qui ont le plus souvent lieu en saison des pluies, les villages se désertifient et pendant plusieurs semaines voir plusieurs mois, les familles parcourent la forêt à la recherche de gibier, consommant également les champignons et autres produits comestibles que leur offre une nature généreuse.
En saison sèche, lorsque le gibier se fait plus rare et est plus difficile à pister, les communautés rejoignent les villages et pratiquent aux alentours la culture sur abattis de manioc, bananes plantains, maïs, etc. Mais la forêt n’est pas loin et les femmes en profitent pour pratiquer la pêche de barrage le long des rivières et les hommes y retournent dès qu’une occasion se présente comme par exemple notre présence et notre envie de découvrir cette forêt dense et si attirante malgré l’humidité, la marche difficile et les insectes en tout genre !
Ces dernières années, de nombreuses forêts communautaires ont été créées au Cameroun dont un certain nombre en pays baka. Ces forêts, d’une superficie maximale de 5000 hectares, sont concédées aux communautés pour une période de 25 ans renouvelable avec un droit d’usage mais sans droits sur le sol et le sous-sol. Les Baka peuvent donc y vivre en toute sécurité et même exploiter certaines essences forestières pour la revente selon les conditions très précises du code forestier.
Pourtant, en dehors de ces espaces bien restreins, les menaces se font de plus en plus précises et les Baka sont bien démunis face notamment aux projets agro-industriels et miniers. Aux alentours de Mintoom, une multinationale chinoise, Sud-hévéa, a commencé l’exploitation d’hévéas à grande échelle sur les terres des Baka. Il n’y a bien sûr pas eu de CLIP, de consultation libre, informée et préalable des populations concernées, pourtant obligatoire pour tous programmes de développement en terre autochtone…
Un peu plus au sud, à la frontière avec le Congo Brazaville, c’est un grand projet de mine de fer, Cam-Iron, initié par une entreprise canadienne il y a quelques années puis reprise depuis peu par une société chinoise qui menace des espaces forestiers et toute une région aujourd’hui encore préservés.
Mbkolo, un des Kobo (chef) du village baka d’Assok, est bien conscient de ces menaces de plus en plus précises. Si la forêt meurt, les Baka disparaîtront avec elle car nous ne pouvons vivre sans elle, elle nous nourrit, nous protège, nous soigne, elle est au centre de nos croyances. La forêt est comme une boite et on doit conserver en l’état tout ce qui est dans cette boite. La forêt, c’est la vie, notre vie, votre vie.
Dans la plupart des villages et campements baka, les rites ancestraux demeurent même au sein des communautés les plus sédentarisées. Le rite du Djenki, l’esprit de la forêt, perdure et continue d’initier les jeunes hommes au passage au monde des adultes et à l’apprentissage des secrets de la forêt en permettant la reproduction de la société baka.

Quel avenir pour les Bakola et les Bagyeli?
La deuxième partie de la mission a été consacrée aux communautés Bakola et Bagyeli du sud-ouest du Cameroun et de la province de l’océan. De part la proximité de l’océan et d’un réseau routier plus dense, la déforestation y est plus marquée qu’à l’est et les campements Bagyeli notamment sont plus touchés par le développement des plantations de palmiers à huile (notamment celles du groupe français Bolloré), le tracé du pipeline et la récente ouverture du port en eau profonde de Kribi afin de permettre l’exportation du bois et autres matières premières vers nos contrées occidentales sur-consommatrices !
Comme pour les Baka, les communautés n’ont jamais été consultées et les promesses de dédommagement non tenues. Coincés entre les installations portuaires et les plantations industrielles, les campements résistent… mais pour combien de temps ? 
Conscientes des changements à venir, les communautés, soutenues pas des organisations comme le Fondaf, ont, depuis quelques années déjà, développé des écoles adaptées pour les jeunes enfants selon notamment la méthode ORA (observer, réfléchir, agir) respectant la culture traditionnelle : Durant la première année, les enfants suivent les cours en langue vernaculaire et ensuite en bantou et français, les enseignants étant tous issus des communautés.
Tout au long de notre mission, les communautés nous ont fait part de leurs besoins, notamment sur les plans médical, éducatif et alimentaire. Plusieurs programmes de soutien sont déjà envisagés et seront débattus lors de la prochaine AG d’ICRA ce printemps.
Patrick, Ken et Hervé d'ICRA International

Le prochain thema de notre journal Ikewan du mois de mai sera consacré à notre mission en pays Baka, Bakola et Bagyeli.
Un grand merci à l’équipe du CERAD, Patrice Bigombé et Paul-Félix Mimboh, amis depuis de longue date des communautés, qui nous a accompagné durant toute la mission.