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Les langues autochtones menacées

En ce début de 21ème siècle, les quelques langues dominantes sont parlées par 95 % de la population mondiale : c’est-à-dire que seulement 5 % des humain·es pratiquent la très grande variété des « petites langues », qui représentent 95 % du total des langues recensées. Comme le souligne la linguiste Colette Grinevald, « la diversité linguistique est une richesse menacée ». Face à ce constat, l’année 2019 a été déclarée Année internationale des langues autochtones par l’ONU, afin de soutenir les peuples autochtones dans leurs efforts pour préserver leurs savoirs et jouir de leurs droits. 

Quelques causes de la disparition de la diversité linguistique
Les trois causes principales de la disparition des langues sont la colonisation, la discrimination à l’école et le suicide linguistique (l’arrêt volontaire de la pratique de sa langue en réponse aux discriminations structurelles).
Survie, une association qui dénonce toutes les formes d’interventions néocoloniales françaises en Afrique, le confirme : l’imposition du français comme langue officielle dans ses anciennes colonies africaines se double d’une « politique de domination militaire ». « La diffusion du français militaire permet de faciliter « l’interopérabilité » des troupes internationales (et donc leur commandement par des officiers français par exemple), mais est aussi considérée comme un avantage pour les ventes d’armes. » L’imposition du français comme langue prédominante dans les sphères administratives et politiques et l’enseignement en langue de la colonisation sont également pointés du doigt. D’une certaine manière, obliger les colonisé·es à penser dans la langue du colon, c’est bloquer l’émergence d’une pensée autonome, propre et émancipatrice.

C’est également imposer une « schizophrénie linguistique » dans laquelle les échanges intimes et personnels peuvent être exprimés en langues africaines dans les espaces privés, alors que les choses considérées sérieuses et importantes, qui se déroulent dans l’espace public, sont dites dans les langues européennes peu maîtrisées ou ignorées. La linguiste Colette Grinevald, spécialiste des langues amérindiennes, soutient également que le fait de renier sa langue maternelle au profit de la langue coloniale peut créer un « entre-deux linguistique et culturel, où aucune des deux langues n’est maîtrisée. Cette situation peut devenir source de violence et entraîne chez les Amérindiens diverses formes d’autodestruction, comme l’alcoolisme et le suicide. »

La linguiste rappelle également que l’« idéologie encore dominante [insiste sur le] bienfait du monolinguisme dans un Etat-nation ». Ainsi, l’éducation nationale participe à l’uniformisation linguistique sur la base de la langue dominante. En France, cela s’instaure avec les lois Jules Ferry de 1881 qui imposaient l’enseignement en français au détriment des langues régionales, le français devant assurer l’ordre public et la construction de la Nation française et « anéantir les patois ». De très nombreux peuples autochtones ont vécu la structure de l’éducation nationale comme un outil d’effacement de leur langue et de leur culture, ce que beaucoup dénoncent comme une forme de « blanchissement ».
Colette Grinevald rappelle également qu’avec l’exode rural, les populations indigènes « se perdent dans les villes », « ne peuvent perpétuer leurs traditions et leur modèle familial » et sont « persuadées que parler une langue indienne est un handicap pour avoir un travail. »
Conséquence : certaines langues risquent de disparaître avec leurs locuteur·rices d’ici la fin du siècle. Au Canada, il ne reste que 170 personnes qui parlent la langue kutenai. En Sibérie orientale, certaines langues comme l’Alutor (moins de 200), l’Orok (moins de 50) et le Yukaghir (moins de 100) sont en voie d’extinction. La langue Yakuun, au Kenya, n’est plus parlée que par 7 personnes, faute d’être pratiquée par la jeune génération et est d’ores et déjà considérée comme éteinte. En 2010, la dernière représentante de la tribu bo, en Inde, est morte, emportant avec elle la langue de son peuple.

Réponses de la société civile en lutte pour la diversité linguistique, hier et aujourd’hui

La société civile, quant à elle, n’a pas attendu 2019 et l’appellation officielle d’Année internationale des langues autochtones pour se mobiliser, mais a su saisir l’opportunité que cela représente. Depuis différents fronts, les défenseur·es de leurs langues natives se battent pour qu’elles ne meurent pas : productions culturelles, médias en langue autochtone et initiatives en lien avec l’éducation des plus jeunes sont parmi les espaces les plus investis par la lutte pour la sauvegarde de la diversité linguistique.
Production artistique et culturelle
L’art est un véhicule très puissant de la culture. La compilation de contes, de poésie, de légendes et mythes, bref, de la mémoire collective des traditions orales, est d’ailleurs une entreprise partagée par de nombreux auteurs classiques des territoires colonisés : l’écrivain andin José Maria Arguedas, dans des œuvres comme « Katatay », fait écho à Apirana Ngata, homme politique Maori (Nouvelle-Zélande), et son "Nga moteatea" : tous deux compilent et retranscrivent la riche tradition orale de leurs cultures respectives. Or, avec une interaction plus forte des sociétés autochtones avec le « monde moderne », les goûts et les couleurs évoluent : des enfants et des jeunes Kukama, peuple amazonien du nord-est du Pérou, se sont lancé·es dans des vidéos clips musicaux combinant paroles revendiquant l’usage du kukama et le reggaeton (style de musique très en vogue chez la jeunesse latinoaméricaine). Wiyaala, la jeune chanteuse qui enflamme la scène guinéenne depuis plusieurs années, revendique également le fait de chanter en Sissala, Waale et Dagaare en plus de l’Anglais, et se réjouit que ces langues percent sur la scène internationale grâce à elle. Wiñaypacha, le premier film entièrement en Aymara, langue parlée sur les hauts plateaux boliviens, est un autre exemple de l’assaut des langues autochtones dans la production d’œuvres culturelles. La revue en Quechua Atuqpa Chupan Riwista (« La queue du renard »), quant à elle, s’inscrit dans une production croissante de documents écrits en langue quechua –parlée du sud de la Colombie au nord du Chili et de l’Argentine— non-traduite vers l’espagnol : il s’agit, pour les auteur·es, d’autonomiser cette langue et de rompre avec la subordination à l’espagnol, la langue du colonisateur. De la même façon, la production écrite en langues africaines est au cœur de la ligne éditoriale des Editions AfricAvenir, dans la perspective de permettre aux auteur·es africain·es de s’exprimer dans leur langue et d’être un support de transmission des savoirs endogènes africains.

L’accès à la communication et à l’éducation dans les langues natives ou locales

La communication et l’accès à l’information dans les langues autochtones est également un enjeu important de la revitalisation des langues. En particulier, les radios communautaires ont un rôle clé à jouer : que ce soit au Canada ou en Amazonie péruvienne, les locuteur·rices natives vivent souvent en zone rurale, où la radio est le moyen privilégié pour accéder à l’information. Mais des journaux télévisés voient également le jour, comme le programme Ñuqanchik en quechua ou le JT en langues Kanak en Nouvelle-Calédonie. En termes de presse écrite, Global Voices a lancé sa page en Yoruba, langue majoritairement parlée sur le territoire nigérian. Au Guatemala, des blogs en langue Tz’utujil voient également le jour, ainsi que des bibliothèques et des centres de ressources numériques dans cette langue.
Mais la sphère la plus importante à investir est sans aucun doute celle de l’éducation. En Amérique latine, la dénommée Éducation interculturelle bilingue (EIB) progresse malgré des obstacles importants, notamment du fait qu’elle est principalement portée par des acteurs privés comme les ONGs. En Australie, le Victorian Aboriginal Corporation for Languages met à disposition des ressources numériques pour les écoles. En Nouvelle-Zélande, des écoles maternelles avec immersion en langue et culture Maori, fondées sur la famille-communauté, appelées Kohanga reo, sont une option avant l’entrée à l’école obligatoire à 7 ans. L’expérience hawaïenne d’école publique d’immersion linguistique est le plus grand succès de revitalisation d’une langue autochtone en Amérique du Nord. En Nouvelle-Calédonie, le guide d’apprentissage de Drehu du ministère de l’Education français destiné aux enseignant·es du collège est questionné du fait qu’il ne s’adresse pas aux petites classes. Ce faisant, la question se pose : est-il possible, pour une communauté historiquement marginalisée, de redéfinir une institution qui a été au cœur du dispositif de leur assujettissement ? Au Chili, les Mapuche rappellent l’importance d’une EIB populaire, « par le bas », affranchie de la tutelle de l’État qui a toujours contribué à subordonner le Mapuzungun à l’espagnol dans le système éducatif.
Enfin, la documentation des langues menacées est vitale. En cela, les scientifiques et linguistes jouent un rôle important : depuis la description linguistique jusqu’aux dictionnaires des langues en voie de disparition (comme pour la langue Yolngu en Australie, la langue Rama au Nicaragua, la langue Ojibwe aux États-Unis et Canada), en passant par l’Atlas des langues en danger, ils montrent la complexité des langues autochtones qui rompt avec le préjugé du caractère « primitif » de celles-ci. L’engagement des linguistes dans la revitalisation des langues est essentielle.
WEILL Caroline, Ritimo.org