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Le monde autochtone face à la pandémie (3)

Si la pandémie est en net recul en Europe et en Asie, semble être sous contrôle en Afrique, elle est être encore très active dans les Amériques. Si certains pays comme l’Argentine ou l’Equateur ont pris relativement tôt des mesures de distanciation sociale, d’autres pays ont réagit avec des retards coupables à l’instar des USA et du Brésil, mettant ainsi en danger leurs populations les plus fragiles dont les communautés autochtones. 

Rappelons que les communautés autochtones isolées, notamment en Amazonie, qui manquent de résistances immunitaires face aux maladies extérieures, sont particulièrement vulnérables. 
La situation des autres communautés autochtones, malgré leur isolement relatif, est également préoccupante, notamment à cause de leur mode de vie communautaire, de l’absence d’information, de l’absence ou de l’éloignement des services de soins.

Aux Etats-Unis, les Indiens Navajos parmi les populations les plus touchées par le virus

Aux États-Unis, la nation Diné (Navajo) a été particulièrement touchée, se classant au troisième rang derrière les Etats du New Jersey et de New York en nombre de cas par habitant. Pour Chile Yazzie, de la nation Navajo,  “Les Diné ont un système immunitaire affaibli à cause de nos problèmes cardiaques et respiratoires, qui sont dus en grande partie au fait que nous avons inhalé toute notre vie de l’air pollué par le carbone provenant de centrales électriques et que nous vivons au milieu de mines d’uranium abandonnées et d’énormes mines de charbon. Nous vivons dans une zone nationale de sacrifice énergétique et, en raison de nos logements surpeuplés, nous sommes plus susceptibles d’attraper le virus".
La tribu des Navajos, qui compte 175 000 membres répartis sur les États de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et de l’Utah aux Etats-Unis, déplore 4 200 cas diagnostiqués et déjà plus de 150 morts. Ce taux de mortalité  parmi les plus élevés du
pays s’explique par le manque de ressources d’une population à la santé souvent déjà fragile. En raison de la rareté et du prix trop élevé d’une nourriture équilibrée et de bonne qualité, beaucoup de Navajos 
sont obèses et ont du diabète, ce qui aggrave les cas de Covid-19. La vie sur les terres des Navajos est dure. Encore plus quand le Covid-19 se met de la partie.

Les Kuna du Panama ont également constaté des impacts croissants ainsi que des conditions qui ont rendu leur nation autochtone souveraine vulnérable. Un  conseiller du mouvement de jeunesse Kuna, a signalé que "nos 50 communautés autonomes Kuna sont en quarantaine au Panama. Il y a 20 cas de COVID-19 à Kuna Yala et beaucoup d’autres cas parmi les Kuna vivant en ville. Plusieurs jeunes Kunas sont décédés dans la ville de Panama. La situation est très complexe du au fait qu’il n’y ait pas d’hôpitaux, de centres de santé adéquats, de médecins, ou de fournitures sur notre territoire".

Les peuples autochtones subissent des violations de leur droit inhérent à la santé depuis des siècles. L’exploitation des ressources, la destruction des systèmes alimentaires traditionnels et la contamination toxique des terres, de l’air et de l’eau des peuples autochtones provoquent des taux disproportionnés de maladies, notamment des cancers, du diabète et de l’asthme, qui compromettent les systèmes immunitaire et respiratoire à tous âges. La pauvreté, la surpopulation et le manque d’accès aux soins de santé de longue date ont encore accru les vulnérabilités. La crise actuelle de COVID-19 met en évidence ces violations permanentes des droits humains. Les taux de mortalité les plus élevés concernent les aînés autochtones, détenteurs de la sagesse, de la langue et du savoir de leurs nations.

Les autochtones du Brésil en première ligne

Pour les Amérindiens, la pandémie de Covid-19, c’est l’histoire qui se répète. Le choc épidémique survenu lors des premiers contacts avec les Occidentaux a décimé près de 90% de la population en Amazonie. Les conquistadors avaient apportés avec eux des maladies telle que la rougeole contre lesquelles le système immunitaire des Amérindiens n’était pas préparé à lutter, tout comme aujourd’hui avec le Coronavirus. Les populations autochtones sont immunologiquement sensibles aux virus qui n’ont jamais circulé auparavant comme c’est la cas avec le Covid-19. Ils sont par ailleurs plus vulnérables aux épidémies en raison des conditions sociales et sanitaires dans lesquelles ils se trouvent, à savoir l' éloignement géographique et le manque d’équipement de santé. Le Brésil compte actuellement 800 000 autochtones regroupés en 38 peuples. D'après des chiffres communiqués par le ministère de la Santé brésilien, au 30 mai, il y aurait 1600 autochtones contaminés en zone rurale et 60 décès. Mais on peut supposer que le bilan est largement plus élevé, car il y a très peu de tests pratiqués dans les villages. Les Amérindiens d’Amazonie étaient en effet déjà fragilisés par la politique de Jair Bolsonaro. En proie à la déforestation de leur territoire, au trafic des orpailleurs et à l’exploitation anarchiques des ressources, les communautés vivants au sein de la forêt sont depuis longtemps victimes de maladies, ainsi que d'actes criminels. Depuis l’apparition du Covid au Brésil, leur situation sanitaire se détériore rapidement. 

On le sait, Bolsonaro et son entourage accordent peu d’importance à la préservation de la forêt amazonienne. Hors la protection de la forêt tropicale est indissociable de celle des communautés indigènes. Ouvertement anti-autochtones, il n’a cessé de rogner les droits des peuples de l’Amazonie depuis son arrivée au pouvoir. Paroles racistes, et menaces font partie de ses discours.

Bolsonaro n’a ainsi pas hésité à mettre un fondamentaliste évangélique à la tête du département qui chapeaute les territoires indigènes. Hors les missionnaires qui y pénètrent se sont avérés être vecteurs de contamination. Il y a peu, un juge brésilien a heureusement contré la politique du président en interdisant l’accès des territoires indigènes aux missionnaires évangéliques. Cette décision a fait suite à une demande de la part d’une organisation autochtone de la vallée de Jivari réclamant le droit à l’isolement. En effet, face au manque de moyens médicaux, la seule stratégie de prévention que puissent adopter les autochtones c’est de rester isolés, au sein de la forêt tropicale : "Les communautés ont décidés de rentrer à l’intérieur de leurs terres et d’éviter tout contact avec l’extérieur" explique l’un de leur représentant. La discrimination dans l'accès aux soins rend d'autant plus crucial le respect du droit à l'isolement. Victoria Taudi-Corpus, rapporteur des Nations Unies pour le droit des peuples autochtones, alerte : "Les autochtones n’ont pas accès aux mêmes soins que ceux qui vivent en ville (…) il y a cinq siècles l’isolement était notre solution. Elle l’est encore aujourd’hui. Les communautés indigènes ferment les routes et les voies d’eau qui mènent à leur village". 

Si des communautés comme les Yawalapiti, les Kayapo, les Yanomami ont réussi très tôt à s’isoler au sein de leurs villages en bloquant les accès aux étrangers, d’autres communautés, davantage en contact avec l’extérieur, n’ont pas eu cette possibilité.
Ainsi en amont de la rivière Solimoès, la tribu Tikuna semble également payer un lourd tribu à la maladie. Des membres de la communautés auraient rapportés le virus dans le villages après être revenus d’un lieu en aval de la rivière où ils s’étaient rendus pour aller chercher leur salaire. Après leur retour beaucoup d’entre eux ont présentés les symptômes Covid, et deux d’entre eux sont décédés rapidement. Si du personnel de santé a bien été envoyé dans les villages, ces derniers ne disposent d’aucun équipement, ni de tests. Sinésio Tikema, leader d'un village, témoigne : "Nous sommes d’autant plus inquiets que l’aide n’arrive pas". Les Autochtones en sont donc réduits à faire appel aux médecines traditionnelles. Des inhalations à base de plantes médicinales brûlées, voilà le seul remède dont dispose la tribu Tikuna. Pas de quoi rassurer, quand on sait que cela se cumule à une situation d’isolement qui ne permet pas d’évacuer en urgence un malade vers des services de soin intensif. La plupart des villages Tikuna, situés à 1600 km de Manaus, en amont de la rivière, ne sont desservis que par bateau ou par de petits avions de tourisme. Foyer épidémique, l'amont de la rivière Solimoès, compte déjà 162 cas parmi les 76000 indigènes qui y vivent, 11 seraient morts. Force est de constater que face au Covid, les peuples autochtones d'Amazonie brésilienne, sont tout simplement abandonnés à leur sort. 

Pour Sonia Guajajara, coordinatrice de l’Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB), “La meilleure façon de se préserver, c’est de maintenir les communautés isolées, leur conseillant de ne pas sortir ni de recevoir de visites. Nous avons une expérience historique des maladies contagieuses, qui ont décimé des groupes ethniques entiers par le passé.”
Les communautés autochtones d’Amazonie comptent essentiellement sur le travail de leurs dirigeants communautaires, des entités indigénistes et des professionnels de santé de terrain, qui mènent une guerre solitaire contre le virus. “Il y a un manque d’équipement de protection individuelle, de médicaments et de matériel pour tester le coronavirus chez les personnes qui présentent des symptômes de contamination”, explique Sonia Guajajara.

Les va-et-vient incontrôlés d’exploitants de mines illégales constituent actuellement le grand défi des professionnels de la santé et des dirigeants qui luttent pour éviter tout contact avec le virus. “Nous exigeons que les agences de sécurité expulsent les envahisseurs des terres indigènes. Le risque de contagion est important”, déclare Sonia Guajajara. Selon l’APIB, avec la crise sanitaire et la réduction des contrôles de la police fédérale et de l’armée, l’exploitation illégale de mines et l’accaparement des terres se multiplient en Amazonie.

Au Congrès, la résistance autochtone au coronavirus est menée par la députée amérindienne Joenia Wapichana. “L’augmentation des invasions de terres indigènes est une préoccupation supplémentaire. Cette période de crise sanitaire n’a pas arrêté les invasions qui visent l’exploitation des ressources naturelles à l’intérieur des terres indigènes”. Joenia Wapichana a également assuré que les peuples autochtones ont agi rapidement et fermement pour empêcher le Covid-19 de se propager dans les villages. “Les communautés ont travaillé sans relâche pour alerter leur propre population de ne pas se rendre dans les centres urbains, en adoptant des mesures d’isolement afin qu’il n’y ait pas d’entrées de personnes étrangères, des efforts visant précisément à protéger la collectivité”.

En Equateur, le nombre des contaminations s’élève à 32 723 et celui des décès à 2 688. Un premier cas de contamination au coronavirus parmi les indigènes waorani, qui vivent en Amazonie, a été répertorié, a annoncé début mai le ministère équatorien de la santé.
Le Pérou est également touché. Nombre d’indigènes urbains ont quitté les villes à l’annonce du confinement afin de rejoindre leur région d’origine. Les autorités ont dû installer des barrages sur certains axes routiers afin de réguler ces migrations.

À Sumatra, en Indonésie, les Orang Rimba se sont isolés au plus profond de la forêt

Selon le Courrier International, les communautés d’Orang Rimba “Gens de la forêt”, qui vivent à l’intérieur des terres de la province de Jambi, possèdent une tradition très ancienne de protection, qu’ils appliquaient bien avant les exhortations à garder une distanciation sociale lancées depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Les Orang Rimba appellent cette coutume besesandingon – ou comment se protéger des personnes malades ou soupçonnées de l’être.
À l’annonce de la pandémie, plusieurs chefs de ce peuple traditionnellement nomade ont pris très rapidement des mesures. Ils ont emmené les personnes de leur groupe qui campaient à la lisière de la forêt se réfugier au fond du parc national de Bukit Duabelas. L’objectif étant de les mettre à l’abri de la menace d’une propagation du virus. L’un d’eux, Bepayung, raconte que cette attitude perdure depuis des générations.

Quand des Orang Rimba rentrent de la ville ou d’un village à l’extérieur de la forêt, ils ne retrouvent pas immédiatement leur famille. Ils sont mis en quarantaine dans une sudung, une simple cabane recouverte d’une bâche. Cette sudung est située à au moins 200 ou 500 mètres des plus proches habitations des autres familles.
Ainsi, si les nouveaux arrivants ont contracté une maladie au cours de leur voyage, ils ne contamineront pas leurs proches. Après une semaine, s’ils ne montrent aucun signe de maladie, ils peuvent rejoindre leur famille.
Les Orang Rimba appliquent strictement cette politique de restrictions coutumières au sein de leur groupe. Bepayung explique :
”Autrefois, si l’un d’entre eux souffrait d’une toux, il n’avait pas le droit de passer par le chemin emprunté par le reste de la communauté à travers la jungle.”

En raison de l’ampleur de l’impact des maladies contagieuses sur la vie des Orang Rimba, un accord existe selon lequel chaque groupe se doit d’informer les autres groupes en cas d’infection d’un de ses membres. Ceci pour se protéger mutuellement, mais aussi pour que le malade reçoive nourriture et assistance médicale. L’absence de notification est considérée comme une violation grave du droit coutumier.
Si un Orang Rimba cache qu’il est infecté, il peut être condamné à une amende de deux pièces de tissu. Si la contamination entraîne la mort d’une autre personne, l’amende peut aller jusqu’à 500 pièces de tissu. 

ICRA participe à la distribution de riz aux réfugiés Karen en Thaïlande

Selon la correspondante d’ICRA sur place, la Thaïlande est encore, fin mai, relativement épargnée par la pandémie. 
A la demande des réfugiés Karen, qui sont confinés et qui ne peuvent plus travailler et subvenir à leurs besoins alimentaires, nous avons organisé des distributions de riz.

Dans les nombreux camps de réfugiés Karen, le long de la frontière birmane-thaïe, aucun cas de Covid-19 n’est à déplorer. Dans la région de Tak, à l’ouest de la Thaïlande, 4 personnes seulement ont été infectées par le virus en avril.

Avec les dons que nous avons reçus, notre correspondante a acheté quelques centaines de sacs de riz : en effet de nombreuses familles des villages clandestins n’ont plus aucun revenu. Les membres de ces familles qui travaillaient dans les usines et les champs sont confinés chez eux et ne peuvent ainsi toucher leur maigres salaires. Seuls les manoeuvres sur les chantiers de construction continuent à travailler. Le prix du riz est en augmentation, les réfugiés se sont endettés sur les prochains mois de travail.

Ce riz est distribué en priorité aux populations les plus démunies, notamment dans les villages clandestins, lors des tournées médicales de l’équipe de notre correspondante.

Courant avril, nous avions également décidé de participer au soutien de ces populations démunies par l’achat préventif de masques de protection (En effet, ces populations seraient sans aucun doute fortement touchées en cas d’arrivée de la pandémie. Ces réfugiés s’entassent dans des camps où au sein de villages clandestins isolés où la promiscuité est de mise, souffrent de malnutrition souvent sévère et parfois de pathologies graves (tuberculose, diabète, etc.). L’offre médicale est quasi inexistante. Le virus pourrait alors se propager rapidement sans que les personnes infestées et malades puissent être prises en charge dans de bonnes conditions).

Mais heureusement, sur le terrain, les masques ne semblent pas manquer, les autorités ont mis en place des distributions et les populations ont fabriqué elles-mêmes des masques en tissu. Notre correspondante a commandé des masques à des couturières Karen car pour ces dernières, en ces temps difficiles, ce travail leur garantit un petit salaire !
ICRA International
Illustration : distribution de riz dans les villages Karen

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