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Kichwa de Sarayaku : Un autre regard sur la “pratique de la conservation”

La plupart des gouvernements, des ONG et des sociétés privées favorisent l’augmentation des aires protégées et conservées partout sur la planète. Mais ce modèle de « conservation sans humains » ou de « conservation forteresse » renforce l’imposition d’une vision colonialiste et raciste de la conservation au plan mondial. Ce mouvement de création d’un plus grand nombre d’aires protégées ou conservées ne se demande pas qui contrôle la terre ni qui vivent dans ces aires ou y pratiquent des activités de subsistance.
 
D’autre part, la création d’autres aires conservées est liée au marché des « compensations » pour des émissions de carbone, la perte de biodiversité ou d’autres soi-disant « services » environnementaux ou écosystémiques. En d’autres mots, de nouvelles aires « protégées » sont établies pour compenser la pollution et la destruction toujours plus massive en cours ailleurs. Cette approche approfondit une politique qui permet aux entreprises et aux gouvernements de poursuivre la destruction des forêts, la construction d’infrastructures gigantesques, l’extraction de toujours plus de matières premières, etc. à condition d’établir une quantité « équivalente » de nature « protégée » ou « recréée. »
 
La dynamique d’augmentation des aires protégées est ainsi liée, directement ou indirectement, aux expulsions forcées, au harcèlement, à la violence, aux violations des droits de l’homme, à la déforestation, à la militarisation des territoires, etc.
 
Ainsi, ce modèle de conservation dominant ne tient pas compte des peuples autochtones ni des autres communautés de la forêt en tant qu’agents clés de la préservation et de la protection des forêts. Au contraire, la grande majorité des aires protégées et conservées interdisent aux peuples autochtones d’utiliser leurs forêts comme ils les ont utilisées depuis des générations et interdisent même toute présence humaine.
 
Nous présentons ci-dessous une entrevue avec Marlon Santi, du peuple Kichwa de Sarayaku, un peuple qui a historiquement résisté à la venue des entreprises pétrolières, minières et forestières. Il y explique ce que signifie la conservation pour les peuples amazoniens d’Équateur.
 
WRM : Comment le peuple Kichwa de Sarayaku conserve-t-il la forêt tropicale et son territoire ? Autrement dit, que signifie pour vous la « pratique de la conservation » ?
 
Marlon : 
Pour nous, la « conservation » c’est de considérer la forêt comme un être vivant, ou une forêt vivante. Ce n’est qu’ainsi que nous comprenons la « conservation » que nous devons pratiquer. 
 
C’est un concept philosophique à nous, car nous considérons que les rivières, les lagunes, les arbres, l’air et les montagnes sont tous vivants. L’autre monde, le monde occidental, ne comprend pas ce précepte philosophique. Mais s’il le pratiquait, cela changerait énormément le sens de la vie et le sens de la mère Nature et des êtres humains, car nous faisons partie d’elle. Lorsque cela n’est pas compris, la transformation de nombreux espaces de vie en parcs nationaux revient à du camouflage puisque l’État équatorien peut violer ces aires protégées lorsqu’il veut exploiter n’importe quelle « ressource naturelle » qui s’y trouve. On observe alors qu’ils ne comprennent pas eux non plus le sens de la vie, de la forêt vivante.
 
Il a été démontré à de nombreuses reprises que partout au monde, les forêts les mieux préservées se trouvent dans les territoires des peuples autochtones, y compris comparativement aux forêts qui se trouvent dans des aires protégées.
 
WRM : Quels sont les effets des aires protégées ?
 
Marlon :
La création d’aires protégées nous prive de notre relation avec cet autre être vivant qu’est la forêt. Pendant des décennies, cette interdiction a bafoué le droit aux rituels de cohabitation avec la nature. Un contrôle gouvernemental est établi, mais il ne garantit pas notre survie. 
 
Ainsi, la dynamique sociale de notre cohabitation quotidienne est perturbée. Les lieux sacrés se trouvent dans les aires protégées et nous n’y sommes pas retournés. 
 
Il faut que les territoires des peuples autochtones deviennent les nouveaux espaces de « conservation » et que nous soyons ceux qui les protègent. Les États doivent respecter nos façons de penser et de préserver. Dans le cas de mon peuple Kichwa de Sarayaku, nous voulons la reconnaissance de l’approche du KAWSAK SACHA, qui signifie forêt vivante.
 
WRM : Selon vous, qu’est-ce qui est fondamental pour que les forêts soient préservées ? Et quel est le rôle des peuples autochtones ?
 
Marlon :
Nous avons une relation étroite avec la Terre mère dans laquelle prévaut le respect et non la cupidité ; c’est ce que nous appelons « harmonie. » 
 
Pour bien vivre et préserver les forêts, il est fondamental que l’on cesse d’utiliser le terme développement et de venir détruire de manière irrémédiable. Comment pourra-t-on restituer l’eau ou le lac si l’on déverse le pétrole ou répand des produits chimiques ? Parce que cela change notre monde et lorsque je dis ce monde, je parle de cet espace vivant. 
 
Cela s’est déroulé pendant des siècles, depuis la révolution industrielle jusqu’à aujourd’hui. La pollution causée par l’exploitation met nos vies en grand danger. Lorsqu’il y a de la pollution, le cercle du processus complet de vie est bouleversé. Elle contamine l’eau, le son, le ciel, les arbres, l’air, etc.
 
Les peuples autochtones, nous avons empêché que cela se passe. Mais maintenant, beaucoup de territoires des peuples autochtones sont cernés d’aires protégées ou de zones de « conservation » et, en général, il est interdit d’entrer dans ces zones qui séparent les communautés de leurs terres agricoles et/ou de leurs moyens de subsistance, et de leurs territoires ancestraux. De plus, en général, les « éco-gardiens » bloquent violemment l’entrée et le transit des personnes dans ces aires. Ainsi, il devient plus difficile de protéger la forêt et d’éviter sa destruction.