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Lutte anti-covid : l’enjeu des médecines traditionnelles

Un certain nombre de résistances à la vaccination sont apparues parmi les populations autochtones. Elles ne sont pas dues seulement à des croyances religieuses ou à des peurs irrationnelles, mais aussi à l’affirmation d’une autre approche de la santé, qui n’exclut pas la médecine moderne, mais veut redonner aux savoirs traditionnels la place qu’ils méritent.

La pandémie de covid 19 et les politiques sanitaires qui en découlent ont le mérite d’obliger à prendre position sur un certain nombre de questions qui jusqu’à présent pouvaient rester dans un certain flou. La place des médecines traditionnelles dans la prévention et le traitement des maladies en est une. Encore faut-il considérer nécessaire de préserver des cultures qui reposent sur d’autres conceptions du monde, d’autres ontologies, que celle qui s’est répandue sur la planète au cours des derniers siècles, et qui repose grosso modo sur la science occidentale. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans la reconnaissance du droit à l’autodétermination des populations autochtones, dans des domaines comme la santé, où il n’est pas seulement question de différences culturelles, d’accès aux ressources ou de mode d’organisation, mais de vie ou de mort ? Doit-on traiter comme dangereuses les médecines alternatives et participer, comme bon nombre de médias actuellement, à l’offensive contre les thérapies non conventionnelles ? Ou au contraire, parce que les médecines traditionnelles sont l’expression de cultures autochtones bénéficiant d’une autonomie dans certains pays, accepter que des populations entières rejettent des traitements comme la vaccination anti-covid ? Et pour sortir de ces oppositions binaires et stériles, ne faut-il pas plutôt voir les médecines ancestrales et la médecine moderne comme complémentaires, avec un accent mis sur les unes ou sur l’autre, en fonction de la maladie à combattre et des personnes à soigner ? C’est à ces interrogations que tente de répondre cette enquête sur la façon dont se déroule la campagne de vaccination dans un certain nombre de régions où survivent des populations accrochées à d’autres formes de vie que la nôtre.

Dans la réserve de Caiman Nuevo,  sur la côte caribéenne de la Colombie, la vaccination contre le covid 19 n’aura pas lieu. En tout cas pas dans un avenir proche. Les habitants n’ont pas de pass sanitaire ou de pass vaccinal. A la place, ils présentent un « carnet de vaccination ancestrale » établi par le Congrès Général, l’autorité politique de la nation Gunadule, appelée aussi Kuna à Panama. Il n’est pas obligatoire et ne conditionne pas l’accès à certains lieux, mais il y est écrit que « la vaccination ancestrale est sacrée pour tous les âges ». « De toute façon, toute la population a reçu la dose prescrite, et c’est sans effets secondaires », assure Milton Santacruz, leader social et ancien président de l’Organisation indigène d’Antioquia (OIA) (1). Sous le nom du titulaire de ce carnet, un tableau indique le type de « vaccin » reçu, la date de son administration, le nombre de doses, la date de rappel, et le nom du guérisseur, appelé inaduledi en langue gunadule. Il y a ainsi une protection contre le coronavirus, mais aussi contre la polio, la tuberculose, ou la  varicelle. Evidemment, tous les enfants sont déjà vaccinés contre ces maladies. Il n’y a que le vaccin anti-covid qui pose problème. C’est la raison pour laquelle les Gunadule ont mis en place ce passeport vaccinal. « Nous ne rejetons pas définitivement les nouveaux vaccins, précise Milton, mais à travers ce document, nous disons aux autorités colombiennes : dans le doute, laissez-nous expérimenter nos propres traitements ». Médecine traditionnelle, laboratoires pharmaceutiques, chacun est ainsi en phase d’évaluation. En attendant, les équipes de vaccination ne peuvent pas entrer sur le territoire indigène…
François Badaire


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